19.11.2008

Du développement subventionné au mouvement de changement social - 1ère partie

Je pense souvent à Jacques Bugnicourt, le fondateur d'Enda Tiers monde et à Emmanuel Ndione de Enda Graf. Deux personnages qui ont marqué mon histoire, et qui ont eu en commun la volonté que leur organisation non gouvernementale ne soit pas une structure technicienne d'intervention mais qu'elle fasse corps avec la société. En faisant en sorte qu'elle impulse et accompagne des dynamiques de changement social jusqu'à finalement se fondre dans la société. L'objectif est "de se dissoudre" dirait mon ami Cheikh Guèye...

C'est un peu moins vrai pour Enda. Jacques Bugnicourt, ancien administrateur formé à l'ENA, assez "institutionnel" en dépit de son goût pour le mot "populaire", maintenait un certain compromis politique, et catalysait avec son charisme et ses réseaux de pairs un capital de ressources qui assurait à Enda les moyens nécessaires à son développement tous azimuts. L'organisation dont il semble avoir rêvé était plutôt un programme des nations-Unis bis, plus créatif et moins protocolaire, espace de créativité alliant chercheurs, intellectuels, artistes, pauvres et exclus dans un grand projet de changements et d'innovations sociales. Le projet de Jacques a bougé avec l'apport des chercheurs dynamiques qui l'ont entourés avec enthousiasme. Puis la machine s'est emballée. Les dernières années ont été plus difficiles, mais les relais politiques européens et français ont été fidèles au rendez-vous pour soutenir jusqu'au bout l'histoire de cet homme si particulier.

Emmanuel s'est inscrit dans une rupture plus radicale. Beaucoup plus marquée par les courants de l'éducation populaire, les mouvements coopératifs catholiques de Henri Desroches, les inspirations socialistes d'Amérique latine ou de Tanzanie, et les mouvements d'émancipations africains. On notera l'importance des influences situationnistes et libertaires apportées par des amis consultants. Le génie d'Emmanuel est d'avoir composté tous ces apports dans le terrain social sur lequel il a engagé Enda Graf, et de l'avoir ainsi fertilisé en idées opératoires, créatives et contagieuses.

Emmanuel dirait que l'organisation doit devenir un espace stratégique approprié par la société, un forum ouvert et permanent de recherches/actions/innovations... Un lieu horizontal de décloisonnement et de transversalités, toujours en mouvement, et toujours ouverts aux plus démunis...En ce sens il a approfondi les préalables de Jacques Bugnicourt, et ce dernier l'admirait sans doute sans trop le dire...

Mais les génies particuliers de Jacques et Emmanuel ont butté sur un élément : l'autonomie financière. Leurs organisations sont restées et restent encore prisonnières des subventions, des fonds divers et nombreux qui irriguent les organismes développeurs. Cette dépendance mine la cohérence conceptuelle et opérationnelle de leurs organisations, engagées furieusement, comme toutes les autres ONG dépendantes, dans la bataille à l'accaparement des financements du Nord.

Même si Enda Graf a tenté d'aller plus avant vers le sociétal et d'en épouser plus encore les lignes de force par des dynamiques participatives plus "socialisées" et enracinées dans les quartiers et les villages, mais aussi par un discours plus radical vis à vis des bailleurs de fond, il n'en reste pas moins que la structure dans son entier ne vit, in fine, que par la perfusion des financements externes.

Emmanuel me parlait souvent d'une fondation, et percevait bien le talon d'achille de son organisation. Il rêvait alors d'une structure permettant l'autonomie financière d'Enda Graf. Je ne sais pas si ses réflexions ont abouti...

Ces deux personnages ont accompli des travaux de titans. Leurs histoires remarquables sont toujours en mouvement, et leurs héritiers continuent sur des terrains nombreux.

Il est évident que l'Orange Bleue Afrique a une filiation avec Enda, et Enda Graf en particulier. La différence majeure c'est que nous faisons de l'économie le levier du mouvement social. Nous ne ferons pas l'erreur de croire l'inverse possible dans un monde de pénurie et de sous-liquidité monétaire.

L'Orange Bleue Afrique est orientée vers la création de richesse, la génération de ressources et d'emplois, de contrats et de rémunérations : mais toujours dans une perspective écologique et solidaire. Un moteur économique est la meilleure manière de générer des dynamiques de changement.

A l'heure où nous parlons quatre nouvelles filières économiques à l'export sont à l'étude avec autant d'entreprises partenaires. Dans des rapports gagnants gagnants pour tous. Ces filières économiques à l'export, comme cela commence à être le cas pour le fonio bio avec la Société Gaia, génèrent des dynamiques co-latérales vertueuses : réfections de puits par des distributeurs de fonio bio, parrainages d'écoles et soutien à la création de jardins écologiques par des boutiques bio, soutien à la création d'entreprises locales, lancement d'une filière de soja bio et de petite production locale de tofu...Tout cela avec une seule filière qui occupe 400 producteurs et une quarantaine de salariés.

Qu'en sera-t-il avec quatre autres filières ? C'est le boom économique de la région qui est en jeu ! Economique et mais aussi sociétal car ces dynamiques vont être mises en mouvement conjointement par l'Orange Bleue Afrique. Le moteur économique animera la dynamique du mouvement social dans un rapport de synergie, de croissance et d'évolution continue. Et non l'inverse. Les expertises paysannes ne seront pas des expertises à la recherche de subvention pour financer leurs projets, mais des expertises appliquées à la génération de richesse, et à leur affectation en terme d'aménagement et de développement écologique et solidaire.

(A suivre...).